Le design pharmaceutique

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Le design* fait partie intégrante de notre vie quotidienne. Chaque objet qui nous entoure est le fruit du travail et du processus de réflexion d’un ou plusieurs designeurs. Que l’on achète un meuble, une paire de chaussure, un écran de télévision ou bien une voiture le designeur tient une place essentielle dans la phase de conception de l’objet.

Aujourd’hui, relativement éloigné de l’industrie pharmaceutique, le design a pourtant, de par sa vocation, toute sa place dans le processus de fabrication d’un médicament. Nous allons voir comment le design peut intervenir sur la chaine de valeur du médicament et comment il peut rapprocher le patient de son traitement.

Le design, une activité au service de l’utilisateur.

Par définition, le design est une activité créatrice qui tend à prendre en compte les divers aspects complexes du corps humain en vue de la réalisation d’un objet à vocation industrielle ou commerciale. C’est un moyen pour inventer ou concevoir des produits en vue d’améliorer la qualité de vie des êtres humains.

De ce fait, le design a déjà révolutionné et conquis un certain nombre d’industries comme l’automobile, le mobilier, le numérique ou encore l’industrie de luxe.

L’exemple le plus marquant est certainement celui de la multinationale Apple. Non seulement, le géant de Cupertino a réussi à révolutionner le monde des ordinateurs personnels mais également le monde de la musique, de la communication, de la vidéo et des logiciels. Le succès de cette entreprise ne passe pas uniquement par l’utilisation de technologies innovantes, qu’elle met sur le marché, mais de façon plus globale par sa relation avec l’utilisateur final. A l’image de l’iPhone, tous les produits conçus par Apple sont le fruit d’une longue réflexion où l’expérience utilisateur est au centre des réflexions; comme nous le montre cette vidéo.

« Apple does not deliver technology to consumers; it designs experience »[i]

[i] Apple® ne se contente pas uniquement mettre à disposition sa technologie aux clients, elle transmet aussi son design.

Le design a la capacité d’adapter un produit à l’utilisation que l’on peut en faire, d’inventer de nouveaux usages ou de « disrupter » des modèles industriels. Il rapproche le produit du principal intéressé : l’utilisateur final.

En somme, la technologie n’est pas une fin en soi mais c’est bien l’utilisation que l’on va en faire qui permettra de faire évoluer notre rapport à l’objet.

Qu’en est-il dans l’industrie pharmaceutique ?

Comme nous l’indique le Dr Pascale Gauthier, pharmacienne PhD et chargée d’enseignement à la Faculté d’Auvergne, membre de l’association PharmaDesign, le principal enjeu à l’heure actuelle de l’industrie pharmaceutique est de fabriquer le médicament – au niveau biologique – le plus actif possible sur le corps humain.

Pourtant l’efficacité d’un médicament ne se résume pas que par l’action d’un principe actif mais peut passer par le biais d’une mise en forme galénique bien choisie, d’une voie d’administration judicieuse et par un design bien adapté.

Par exemple, il serait possible, par un design bien adapté, de jouer sur l’observance thérapeutique des patients. A l’heure actuelle, un patient sur deux ne prend pas correctement son médicament. Et, l’Organisation Mondiale de la Santé dit qu’ « améliorer l’adhésion du patient à un traitement chronique devrait s’avérer plus bénéfique que n’importe quelle découverte biomédicale ».

Par conséquent, le médicament de demain le plus efficace possible sera déjà, en premier lieu, le médicament le mieux utilisé, c’est-à-dire administré au bon moment, de la bonne manière et bien accepté par le patient.

Il existe, pour l’industrie pharmaceutique, un réel objectif stratégique de mettre sur le marché des médicaments mieux utilisés. L’enjeu des laboratoires doit évoluer vers la mise sur le marché de médicaments les plus efficaces possibles que ce soit en terme d’activité ou d’utilisation.

Les initiatives des laboratoires pharmaceutiques en terme de design.

Certains laboratoires pharmaceutiques ont compris l’intérêt d’intégrer une approche « design » dans la conception d’un nouveau médicament. A titre d’exemple, Sanofi a mis sur le marché canadien un médicament innovant pour ce qui est de la « prise » du traitement médicamenteux d’urgence dans un choc anaphylactique.

Le traitement d’urgence à base d’Epinéphrine, dans un choc anaphylactique, aide à enrayer les réactions allergiques graves et son utilisation, immédiatement après les premiers symptômes, permet de sauver la vie des patients.

Lors de ses réactions allergiques graves, les patients ont peu de temps, après l’apparition des premiers symptômes, pour s’injecter le médicament à base d’Epinéphrine. Le plus souvent, c’est une question de minute. De plus, l’injection doit être réalisée dans le muscle et non dans le derme pour éviter une réponse au traitement diminuée.

Le patient (ou les proches) doivent donc être capable d’agir rapidement et d’utiliser le dispositif correctement.

L‘agence européenne du médicament (EMA) a mis en place des recommandations afin d’améliorer la bonne utilisation de ces dispositifs d’injection. Elle encourage les fabricants d’épinéphrine à mettre à disposition des patients et des professionnels de santé du matériel d’éducation (démonstrateur, vidéo, indication sur le packaging) pour améliorer l’utilisation de ces produits.

Sanofi a mis en place, pour faciliter et améliorer la sécurité d’emploi, d un auto-injecteur d’Epinéphrine (Allerject®) parlant qui permet de guider l’utilisateur durant tout le processus d’injection. 

Les inventeurs d’Allerject sont deux frères jumeaux, Eric et Evan Edwards, tous deux gravement allergiques à certains aliments. « Étant nous-mêmes des patients, nous voulions un auto-injecteur qui comble les lacunes existantes dans le traitement des personnes à risque de réaction anaphylactique, » explique Eric Edwards.

Sanofi attaque le marché du traitement d’urgence du choc anaphylactique en proposant un médicament conçu par et pour des patients.

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Bien plus qu’un simple auto-injecteur d’Epinéphrine, Allerject® présente 3 caractéristiques majeures :

  • Allerject® parle : doté d’instructions vocales (anglais et francais), il guide le patient tout le long du processus d’injection.
  • Allerject® est compact : pas plus grand qu’une carte de crédit, il mesure à peu près 5 cm de large et 7 cm de haut. Sa petite taille est un atout majeur. Elle lui permet ainsi d’être transporté par tous les patients, et particulièrement ceux qui ne sont pas équipés de façon permanente en cas d’urgence.
  • Allerject® est facile à utiliser : cet auto-injecteur présente aussi d’autres innovations telles que: un témoin lumineux qui signale la fin de l’injection, une aiguille rétractable et un compte à rebours vocale indiquant la durée de l’injection.

Bien que ce dispositif coute plus cher à la fabrication, Sanofi gagne en réputation et se distingue des autres acteurs de ce marché. Ce nouveau dispositif permet à Sanofi de se placer en tant que second des prescriptions d’épinéphrine aux USA (10% de part de marché) sur un marché largement dominé par le produit leader EpiPen (85% de part de marché). Cette réflexion « par et pour le patient » est un moyen de se différencier des autres médicaments et répond de façon plus précise aux besoins des patients.

Un autre exemple de l’application du design dans le domaine du médicament est la mise en place, au niveau du packaging des pilules, d’un système « reminders » avec indication des jours de la semaine pour éviter l’oubli de prise. Très simple à mettre en place, ce système a un effet positif sur l’observance thérapeutique (Boeni et al., 2014).

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Nous venons de voir que le design peut avoir un rôle important sur le packaging des médicaments mais, peut-il changer le rapport que nous avons avec les médicaments ?

L’apport possible du design industriel dans le développement d’un médicament.

Mathieu LEHANNEUR – designer – a conçu à titre expérimental pour son projet de fin d’études de l’ENSCI une collection de dix objets thérapeutiques.

Par son travail, il s’est penché sur notre relation au traitement, plus particulièrement, sa réflexion a porté sur le rapport à la personne dans le traitement médical. Il s’est donnée pour mission de réfléchir sur la part psychologique du médicament, faire que le patient participe pleinement à son traitement et intégrer les conditions de bon usage dans l’élaboration de la forme galénique (gestuelle, rite, …) et jouer sur l’impact, les émotions, qu’aura le médicament sur l’utilisateur .

Mathieu LEHANNEUR a réfléchi à deux solutions thérapeutiques qui permettraient d’améliorer l’observance dans deux affections : l’asthme et les infections bactériennes. En effet, d’après l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), près de la moitié des patients dans ces cas-là ne suivraient pas correctement leurs traitements.

A travers ces deux innovations, il s’est penché sur le rapport à la personne dans le traitement médical :

1) Antibiotique par strates

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Le principe de ce médicament est de s’effeuiller comme un oignon. On en consomme une couche par jour, de la couche la plus sombre à la plus claire, jusqu’à arriver au coeur, c’est à dire la dernière gélule : celle de la guérison. En jouant ainsi sur l’allégorie de la couleur, Mathieu LEHANNEUR encourage l’observance et lui donne une importance considérable quant à la poursuite du traitement.

2) Le troisième poumon

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Il s’agit d’un traitement de fond contre l’asthme. Le patient, vivant parfois dans le déni de sa maladie, occulte d’autant plus la médication quotidienne qu’il juge inutile. Le principe de cet objet thérapeutique est de créer une relation de dépendance, avec une nuance majeure, ici , c’est le médicament qui est dépendant du patient.

Entre deux prises, le volume du médicament augmente, affichant son propre dérèglement physiologique et indiquant ainsi au patient l’urgence de la prise. Une fois la prise effectuée, le volume redevient plat et se regonfle à nouveau jusqu’à la prochaine prise.

En positionnant le patient en tant que principal acteur de sa médication, il est possible de changer notre relation avec le médicament. Le design se révèle être davantage un vecteur de sens, un outil d’interaction avec le patient. Il agit tant sur le plan du message qu’il transmet que sur les comportements qu’il induit.

(Rmq : Les 10 propositions d’objets thérapeutiques font parties de la collection permanente au MOMA à New York)

Conclusion

L’industrie pharmaceutique est sans aucun doute le domaine qui doit répondre le plus possible aux attentes des patients : principaux agents de leur santé.

Bien souvent occulté, le patient est pourtant le principal utilisateur et doit par conséquent être replacé au cœur du processus d’élaboration du médicament. Avec une approche « patient-centric », il semble possible, à l’instar des exemples ci-dessus, d’améliorer efficacement la prise en charge d’une maladie et d’aider le patient à mieux prendre son traitement.

Le design industriel se révèle être un excellent moyen pour inventer, améliorer ou concevoir des produits en vue d’améliorer la qualité de vie des êtres humains.

Mais, il reste de nombreux obstacles à franchir avant d’intégrer le processus R&D d’un médicament. En effet, cette nouvelle approche doit apporter plus de preuves en terme clinique et pharmaco-économique…

*Ici, nous évoquons plus particulièrement le design industriel

Beyond the Pill Club : Pierre-Antoine DRUBAY

 

Sources :

http://www.lecolededesign.com/fichier/rte/General/T%C3%A9l%C3%A9chargements/CADI-HS-2008.pdf

http://www.mathieulehanneur.fr/

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